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Institut Charles Baudouin - "Le Sage de la Taconnerie"

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"Le Sage de la Taconnerie"
24-04-2009

 

"Le Sage de la Taconnerie"

ou les divers aspects de Charles BAUDOUIN

 

Qui fut, que fut, Charles BAUDOUIN, fondateur en 1924 de l'Institut qui porte aujourd'hui son nom? Certainement un homme d'une grande culture, d'une grande ouverture, mais aussi d'une grande humanité et d'une grande modestie. C'est ce que s'attache à montrer Richard BÉVAND, Analyste Didacticien de l'Institut Charles Baudouin, dans cette conférence présentée à l’Institut National Genevois le 6 octobre 1998 et publié dans Action et Pensée N° 34, juin 1999. (Le style "conférence" a été maintenu pour la publication écrite)

   

Par un beau jour de l'an 1915, un jeune voyageur arrive à la gare de Cornavin, après un voyage de 30 heures, de Nancy à Genève; voyageur exténué, sans doute, mais, se disait-il, semblable à "un naufragé qui touche terre tout à coup, qui se sent rendu à lui-même"  et qui pense que "maintenant la vie peut recommencer." Le voyageur descend à l'hôtel de l'Union - terme combien évocateur ! : il y réserve une chambre au nom de Charles Baudouin. Charles Baudouin est alors âgé de 24 ans; il habitera dans le canton de Genève, il y travaillera jusqu'à sa mort, en 1963 (25 août), dans des domaines divers, c'est ce que je vais essayer de montrer.

 


Le lendemain de son arrivée, muni d'un guide datant de 1860 - vieux donc de 55 ans, le jeune homme prend le tram 12, circulant du Molard au Rondeau de Carouge. De là, il cherche à repérer la pension "Villa Louisette", à la Chapelle-sur-Carouge, signalée dans la Feuille d'Avis. La pension lui convient et il s'y installe.

Un matin, on lui apporte son petit-déjeuner avec la "Tribune de Genève" dans laquelle il apprend avec surprise que le grand poète suisse Carl Spitteler (1845-1924, Prix Nobel de Littérature en 1919) se trouve non loin de la "Villa Louisette": à l'occasion de ses 70 ans, il posait dans l'atelier du sculpteur James Vibert, situé aussi à la Chapelle-sur-Carouge. Baudouin, qui possédait déjà une vaste culture littéraire, ne veut pas manquer cette aubaine et, payant d'audace, il va frapper à la porte de l'atelier des Vibert; il y découvre le sculpteur en train de modeler le buste du poète dans de la glaise et son frère, Pierre-Eugène Vibert, graveur, qui dessine le portrait de l'illustre personnage. Baudouin propose à Spitteler de traduire en français son poème "Les Papillons", ce qui lui fut accordé (Baudouin était bilingue); cette traduction plut au grand poète et il lui confia d'autres traductions : Printemps olympien, Prométhée et Epiméthée, Le second Prométhée, toutes œuvres maîtresses du grand poète.

J'ai dit qu'il paya d'audace : tel était en effet Baudouin, convaincu de la nécessité d'une démarche, il passait outre les obstacles pour atteindre son but.

Cette visite eut la conséquence heureuse de permettre à Baudouin de trouver un logis dans la maison qui appartenait au beau-frère de James Vibert, au sculpteur et ciseleur François Bocquet. En effet, le matin du mercredi 16 mai (1917), Baudouin pénétra dans cette maison, un fer à cheval à la main et en compagnie d'un chat noir. Une partie de cette demeure était habitable, l'autre, aux larges baies vitrées, avait servi d'atelier au sculpteur. D'une porte posée sur deux barres de fer, Baudouin fit sa table de travail. Baudouin aimait la simplicité, l'authentique; cet intellectuel avait un côté terrien.

Cette rencontre dévoile deux aspects de Baudouin, le traducteur et le poète - seul un poète peut traduire un poète !

Le traducteur : A part les œuvres déjà citées de Spitteler, Baudouin traduisit de Stefan Zweig Le cœur de l'Europe, de Goethe, Iphigénie en Tauride, d'Alexandre Blok, grand poète symboliste russe, Elégies, traduit du russe en collaboration avec Lucy Dokman, et de Sébastien Castellion, De l'art de douter et de croire, d'ignorer et de savoir, traduction du latin.

Est-ce qu'un bon psychologue n'est pas, par la force des choses, un bon traducteur de sa compréhension de l'autre ?

Le deuxième aspect de Baudouin est celui du poète. Je crois bien que cet mot le résume à lui seul, un être en relation avec sa vie intérieure profonde, ouvert à l'esprit et créateur. En effet, il ne cessa, sa vie durant, de composer des poèmes, jalons des différentes étapes de sa vie. Grand marcheur devant l'Eternel, chaque déplacement enfantait un poème; en voici un, si vous le permettez, où il se décrit : Le poème du vagabond.

 

Moi aussi j'aimerais être d'une paroisse
Au lieu d'être toujours un qui passe.

Moi aussi, j'aimerais être un du village
Qui va suivre la messe avec les mêmes gens
Comme on l'a fait de père en fils depuis des âges
Bon ou mal an et de l'un à l'autre saint Jean.

Mais cela ne me fut point donné
Par les cartes de ma destinée.

Les fées penchées sur mon berceau bonnes mauvaises
En ont autrement disposé tout à leur aise.
Ce qu'elles m'ont donné,
Ce fut d'être toujours en marge
Toujours en marche.

Point ici ni point là, point d'ici ni d'ailleurs
D'être ce juif errant marcheur des vieux chemins,
un qui ne peut s'asseoir pour boire à nul foyer,
Mais qui est par le vent houspillé et fouaillé,
Chassé toujours ailleurs, toujours plus loin.

Je vais ma route - et plutôt les bords de la route
Ou le talus, laissant la route aux gros qui roulent –
Je sais que de marcher mène bien quelque part
Et si parfois, d'étape en étape, j'en doute,
N'importe, et comme on relève le sac, quand même,
Je rétablis ça d'un coup d'épaule, et je l'aime,
Ma route, car elle est mon destin et ma part.

 

Baudouin fit partie du groupe littéraire "La Violette", groupe qui publia plusieurs recueils de prose et de vers, d'Henri Mugnier, qui fut un grand ami de Baudouin, de Charles d'Eternod - maniant aussi bien la fraise que la plume (il était médecin-dentiste), d'Henry Spiess, de René-Louis Piachaud, connu pour sa traduction de Coriolan, de Shakespeare et dont les collégiens que nous étions à l'époque entendaient sur la place du Bourg de Four la voix retentissante, potentialisée par d'excessives libations à Bacchus. Sans oublier Jean Violette, qui avait donné son nom à ce groupe.

Mais, je n'ai pas encore dit ce qui avait poussé ce Nancéen, qui avait déjà enseigné la philosophie au collège de Neufchâteau, dans les Vosges, à venir à Genève.

Quand il était à l'armée, Baudouin fut atteint de tuberculose pulmonaire, puis réformé. A la recherche d'un climat favorable à sa santé, il hésitait entre Nice, les Basses-Pyrénées et Genève; il opta pour cette dernière parce qu'il se souvenait que dans cette ville, en 1912, année du deuxième centenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, avait été fondé un Institut portant précisément le nom de Rousseau - qui deviendra la Faculté de Psychologie de notre Université - et qui paraissait franchement novateur. Il était également attiré par la Suisse parce qu'il savait que l'écrivain et grand pacifiste Romain Rolland qu'il admirait séjournait à Villeneuve, et que Nietzsche, auquel il s'identifiait volontiers avait enseigné à l'Université de Bâle. Baudouin propose à l'Institut Rousseau un cours sur la méthode Coué. Cet Institut avait été fondé et était dirigé par deux psychologues éminents, Pierre Bovet et Edouard Claparède ; ceux-ci ignoraient jusqu'à l'existence de Coué mais ils acceptèrent d'engager Baudouin grâce à une lettre de recommandation de son ancien professeur, le philosophe Paul Souriau.

Quoique fort jeune, Baudouin apporte à Genève une expérience concrète de la suggestion. Alors qu'il était un enfant, il avait été émerveillé de voir le Professeur Bernheim, à Nancy, faire toucher à un sujet un fourneau froid et réagir comme s'il se brûlait les doigts. Cette scène est à l'origine de son intérêt pour la suggestion. Il avait été formé par Emile Coué lui-même, de la nouvelle Ecole de Nancy ; cette Ecole ne croyait pas à l'influence déterminante du suggestionneur sur son sujet : la suggestion était en fait une autosuggestion. Voici comment Coué présentait sa méthode : ".... cette volonté que nous revendiquons si fièrement cède toujours le pas à l'imagination. C'est une règle absolue qui ne souffre aucune exception ....

"Qu'est-ce donc que la suggestion? On peut la définir "l'action d'imposer une idée au cerveau d'une personne". Cette action existe-t-elle réellement ? A proprement parler, non. La suggestion n'existe pas en effet par elle-même ; elle n'existe et ne peut exister qu'à la condition sine qua non de se transformer chez le sujet en autosuggestion.

"Et ce mot, nous le définirons "l'implantation d'une idée en soi-même par soi-même". Vous pouvez suggérer quelque chose à quelqu'un, si l'inconscient de ce dernier n'a pas accepté cette suggestion, s'il ne l'a pas digérée pour ainsi dire afin de la transformer en autosuggestion, elle ne produit aucun effet.

"Si vous vous êtes fait réellement de l'autosuggestion, c'est-à-dire si votre inconscient a fait sienne l'idée que vous lui avez offerte, vous êtes étonné de voir se produire la chose que vous avez pensée. Mais surtout, et cette recommandation est essentielle, que la volonté n'intervienne pas dans la pratique de l'autosuggestion, car, si elle n'est pas d'accord avec l'imagination, si l'on pense: "je veux que telle ou telle chose se produise" et que l'imagination dise : "Tu le veux, mais cela ne sera pas", non seulement on n'obtient pas ce que l'on veut, mais encore on obtient le contraire... "Des nombreuses expériences que je fais journellement depuis 19 ans et que j'ai observées avec un soin minutieux, j'ai pu tirer les conclusions qui suivent et que j'ai résumées sous forme de lois :

1- Quand la volonté et l'imagination sont en lutte, c'est toujours l'imagination qui l'emporte, sans aucune exception.
2- Dans le conflit entre la volonté et l'imagination, la force de l'imagination est en raison directe du carré de la volonté.
3- Quand la volonté et l'imagination sont d'accord, l'une ne s'ajoute pas à l'autre, mais l'une se multiplie par l'autre.
4- L'imagination peut être "conduite."

Baudouin, de son côté, était un disciple persuadé de la puissance salvatrice de cette technique. Alors qu'il se savait atteint de tuberculose, il pouvait écrire : "quelle que soit la gravité du mal qui me ronge, je suis animé d'une singulière confiance. N'ai-je pas appris ce que peut la suggestion ? J'ai confiance en cette force de l'esprit pour me faire vivre."
 
Et il avait des raisons pour avoir cette confiance. Alors qu'il enseignait la philosophie à Neufchâteau, Baudouin fit l'expérience que voici : "C'était en mai 1915. Un de mes élèves de philosophie, dont je me rappelle encore le nom, René Feuilley, fut mon premier sujet pour l'hypnose. Mes élèves m'avaient demandé de leur faire une démonstration et je fus le premier étonné de le voir tomber en somnambulisme. Evidemment, ce fut un grand succès, et l'on en parla dans la petite ville. Cela vint aux oreilles du Principal, qui fut bien un peu épouvanté, mais il mit une gentillesse que j'apprécie à me dire qu'il vaudrait mieux ne pas recommencer ce jeu en classe, ce dont je convins sans peine. Quelque temps après, je réussis sur cet élève, mais à mon domicile de la rue Sainte-Marie, une transmission de pensée qui m'éberlua moi-même. Dès lors, on voulut me connaître et on me demanda même de suggestionner tel ou tel membre de la famille. "

C'est donc un praticien averti de la suggestion qui se présente à l'Institut Rousseau. Il tombe dans un milieu très ouvert, novateur et c'est ce qui l'avait attiré: par exemple, la psychanalyse y avait une place, témoin ce cours intitulé : Psycho-analyse. La méthode, l'interprétation des résultats pour la connaissance de l'enfance et pour son éducation morale. Il fit connaissance de l'un des directeurs, Pierre Bovet, qui, désireux de sortir des sentiers battus (il enseignait à l'Université de Neuchâtel la philosophie et la psychologie), avait répondu favorablement à l'invitation d'Edouard Claparède de venir à Genève. Ouverture d'esprit, esprit résolument moderne, ces qualités sont illustrées par l'anecdote suivante:

Les familles Bovet et Claparède possédaient deux propriétés voisines à Champel. Les deux psychologues décidèrent de faire venir de Bruxelles une institutrice formée à la méthode Decroly pour l'éducation de leurs enfants. Decroly était un pédagogue de renommée mondiale, à l'origine de la méthode globale de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture et des centres d'intérêt. Cette institutrice se trouvait donc à la tête d'une petite école privée, dans un cadre champêtre, et la méthode des centres d'intérêt fut efficace pour tous ses petits élèves, sauf pour l'un d'eux, Daniel Bovet. Une après-midi, Pierre Bovet rassembla ses enfants en l'absence de Daniel et leur dit : "Vous voyez comment est ce pauvre Daniel ; sachez dès maintenant que votre frère sera à votre charge toute votre vie. " Un matin, l'institutrice déclare qu'elle va au marché, qui a envie de l'accompagner ? Personne, sauf le petit Daniel. Sur la place du marché, elle constate soudain que Daniel a disparu et elle le retrouve devant un étalage de champignons, complètement fasciné. Elle comprit aussitôt quel était son centre d'intérêt et, grâce aux champignons, Daniel put acquérir des connaissances scolaires et se développer normalement.

Daniel Bovet a reçu le prix Nobel de physiologie et de médecine, en 1957, en particulier pour ses travaux sur le curare.

Edouard Claparède professait des idées pédagogiques extrêmement modernes ; qu'on en juge : Son idée maîtresse était que la pédagogie doit être établie sur une base scientifique. Comme l'horticulture, disait-il dans une formule célèbre, repose sur la connaissance des plantes, la pédagogie doit reposer sur la connaissance de l'enfant.

Les adultes voient en l'enfant un adulte incomplet; à cette conception, il faut substituer une vue positive de l'enfant. L'enfance, loin d'être définie par un manque, est au contraire le lieu de mille possibilités que l'évolution ultérieure risque de scléroser ou d'éliminer. Au lieu d'une éducation coercitive et impatiente de transformer l'enfant en un adulte, celle-ci doit être suffisamment longue pour permettre à l'enfant de profiter pleinement du dynamisme inhérent à la vraie éducation.

Ce dynamisme se retrouve dans la théorie du jeu de Karl Groos, pour qui l'intelligence n'est pas séparée de la vie instinctive: elle est un moyen utilisé par les instincts pour parvenir à leur fin. La pensée se développe et s'emploie à vaincre par des solutions intelligentes les obstacles quand la personne toute entière poursuit ses buts. Où trouver la force qui peut mettre en mouvement l'intelligence de l'élève pour les tâches scolaires ? Dans "l'intérêt du jeu". Pour Claparède, le jeu est une activité que l'enfant prend très au sérieux et à laquelle il s'adonne complètement. Le pédagogue éveillera donc l'intérêt de ses élèves en leur proposant ses exercices comme des jeux. On constate combien la pensée de Claparède était moderne et proche de celle de Decroly. Le titre de l'un de ses livres n'était-il pas L'école sur mesure ?

Les ressources de l'Institut Rousseau étant maigres Baudouin fut modestement rétribué pour ses cours, mais il tint bon et courageusement. Il dut donner des leçons privées, fit des remplacements au Collège, à la Châtaigneraie et à l'Ecole internationale. Il réussissait très bien si l'on en croit le témoignage d'une de ses élèves, Mireille Monod : "C'est dans le cadre extraordinairement serein, en ce printemps de 1940, de l'Ecole Internationale de Genève, que je fis connaissance de M. Baudouin, professeur de lettres des élèves des classes terminales, côté français.

"Ma première surprise, et elle devait marquer à jamais mes relations avec M. Baudouin, fut d'entendre ce philosophe et ce psychologue, déjà trop célèbre pour que je l'ignore, donner des cours de littérature dépassant de beaucoup le niveau "classe de bachot" de lycée. Certes, personne, dans le petit groupe qu'était une classe de l'Ecole Internationale, n'oubliait l'handicap final qu'il nous fallait affronter en fin d'année scolaire... mais, cette perspective s'estompait quand M. Baudouin ouvrait le théâtre de Victor Hugo et nous en nuançait action et personnages. Son immense mais trop modeste érudition, son absence totale d'autoritarisme à l'égard de sa classe, donnaient à son enseignement l'allure d'un entretien entre personnes cultivées, et n'allaient pas sans dérouter ces grands écoliers que nous étions.
 
"Il nous fallait changer d'attitude : ou nous hausser au style de relation d'égal à égal presque que nous proposait M. Baudouin, ou nous réfugier dans une opposition d'enfants chahuteurs ne supportant pas d'être obligés de grandir pour entendre ce que nous transmettait notre professeur.

"C'est ainsi que, d'emblée, ce fut le psychologue-pédagogue que j'ai rencontré en Charles Baudouin. Si j'optais sans hésitation, les circonstances et mon âge m'y amenant tout naturellement, pour une participation d'adulte au cours de M. Baudouin, il me fallut plusieurs années pour comprendre toute la signification proprement "psychagogique" qu'impliquait l'attitude de M. Baudouin, face à ces adolescents qui exigeaient à grand bruit d'être "gavés" de connaissances.

"Aucun des élèves de M. Baudouin ne demeurait passif devant les problèmes avant tout affectifs que soulevait en chacun son enseignement littéraire. Il me souvient des discussions passionnées dans le parc de la Grande Boissière, où jamais M. Baudouin ne s'imposait, paraissant ignorer les provocations de quelques bavards incorrigibles. Peut-être savait-il qu'il était, au delà de ses cours, source de lien et de communication entre ses élèves."
   
Revenons à l'Institut Rousseau. Ses directeurs encouragèrent Baudouin à présenter une thèse à l'Université, ce qu'il fit en 1919, sous la direction du Professeur Charles Werner, thèse consacrée à la Suggestion et l'autosuggestion. Celle-ci fit l'objet de sa première publication sur la suggestion, ouvrage qui fut souvent réédité. Cette thèse fut immédiatement traduite en anglais et cette édition eut une influence décisive sur l'opinion publique et c'est dans les pays anglo-saxons que la vague se déclencha. En outre, elle lui permit d'enseigner à l'Université, en tant que privat-docent.

En plus des deux cours hebdomadaires d'une heure, l'un sur la suggestion dans l'éducation et la rééducation, à la fois théorique et expérimental, l'autre sur la culture de la force morale, surtout théorique, Baudouin donnait des conférences aux personnes désireuses de s'initier à la pratique de la suggestion. Ces conférences rencontrèrent un énorme succès : les salles de la Taconnerie étaient remplies de monde, "véritable cours des miracles, dont des gens paralysés depuis des années sortaient libérés et confiants." Cependant, le succès de Baudouin, les guérisons qu'il obtenait eurent des conséquences fâcheuses : en 1920, il fut convoqué au Tribunal de police pour avoir transgressé une loi de 1860, interdisant les séances d'hypnotisme et de magie. Il fut acquitté car le tribunal put recueillir les témoignages de reconnaissance des personnes guéries, grâce aussi à son avocat, Maitre Albert Picot et à la lecture de la lettre qu'Henri Bergson avait adressé à Baudouin à l'occasion de sa thèse.

Baudouin fut très affecté par cet évènement mais il eut tout de même des satisfactions. Voici :

"Un matin d'été, raconte Pierre Bovet, en 1922 sauf erreur, le chasseur de l'Hôtel des Bergues frappait à la porte de mon bureau. Il m'apportait un billet en anglais signé d'un nom à moi inconnu mais dont la fin était de nature à m'impressionner: "Il est impérieux que je vous voie."

Je m'inclinai devant la nécessité et répondis à Mme Harriet Gunn Roberson que j'étais à sa disposition. Mme Roberson entra chez moi en coup de vent. Elle ne passait que quelques heures à Genève; elle partait le lendemain en autocar pour Nice et la Riviera, verrait Florence et Rome, rentrerait par Venise et les lacs, assisterait aux jeux de Ober-Ammergau et, après avoir visité Paris, Londres et la Hollande, s'embarquerait dans dix-huit jours pour regagner Washington D.C. Mais elle tenait par-dessus tout à profiter de ses vingt-quatre heures à Genève pour se faire instruire dans la méthode Jean-Jacques Rousseau.

Elle paierait pour cela ce qu'il faudrait. N'avais-je pas un professeur ou un étudiant avancé qui pourrait en quelques heures de leçons privées lui donner la substance de cette méthode merveilleuse dont la réputation était arrivée jusqu'à ses oreilles? Il la lui fallait à tout prix. Simon le Magicien conjurant saint Pierre de lui vendre ses secrets... quoi ?

Je n'avais pas les mêmes raisons que l'apôtre de lui refuser sa demande, mais le malheur était que je ne voyais pas du tout ce que pouvait être cette méthode Rousseau qu'on m'offrait de m'acheter à prix d'or. Je suggérai que Mme Montessori était à Rome... Non, il ne s'agissait pas de cela. Devant mon embarras, Mme Roberson finit par me montrer un livre anglais fraîchement sorti de presse ; au bas d'une page une note renvoyait à un ouvrage dans lequel M. Baudouin avait exposé la matière du cours qu'il faisait à l'Institut J.J. Rousseau. Nous y étions ! La méthode Rousseau, c'était l'autosuggestion éducative. C'était ce fleuron-là que Mme Roberson, présidente de la Roberson School of Personality, désirait ajouter à une couronne déjà riche. Le prospectus de son Ecole faisait déjà miroiter aux yeux de ses étudiants les diplômes les plus variés : les deux premiers qualifiaient pour la scène (Platform Arts) et pour la chaire (Christian Leadership).

Si j ai rappelé cet épisode, qui n'eut pas de suite, ce n'est pas pour faire de la réclame à la Roberson School of Personality, c'est pour indiquer le prestige qui rejaillit sur l'Institut Rousseau par la publication du livre, si totalement exempt de charlatanisme, de M. Baudouin, Suggestion et autosuggestion.

En Angleterre notamment, l'ouvrage de M. Baudouin a connu, en 1920, un succès extraordinaire, dont l'auteur, modeste et cultivé comme il l'est, fut le premier à s'étonner. "Le livre le plus important qui ait paru depuis l'Origine des Espèces, imprimaient de graves revues. Le Doyen de Saint-Paul le prit pour sujet d'une de ses prédications. Coué, dont on n'avait jamais entendu le nom avant que Baudouin l'eût fait connaître, était familier à chacun : Punch représentait le Premier anglais cramponné à sa monture et marmottant le chapelet nouveau : Every day in every way I am getting better and better. "Tous les jours à tous points de vue, je vais de mieux en mieux." J'ai vu moi-même, en visitant la cathédrale de Chester en 1923, une inscription commémorant la séance donnée dans la salle du chapitre par Emile Coué. "

En été 1923, l'Institut Rousseau quitte les locaux de la Taconnerie pour s'installer à la rue Charles Bonnet, locaux que Baudouin reprendra, qui accueilleront ses cours et deviendront son lieu de travail et le siège de l'Institut de Psychagogie et de Psychothérapie.

C'est ici que Baudouin fonda, en 1924, cet Institut, dont voici le but :  "L'Institut, par une collaboration plus étroite des disciplines d'origine morale, religieuse ou pédagogique avec les recherches des spécialistes - sans distinction d'école, de confession ou de nationalité mais dans le plus large esprit de tolérance - se propose de répondre à un grand besoin de notre époque : l'élaboration d'une philosophie pratique de la vie, fondée sur les données de la science."
 
L'Institut, le plus ancien de langue française en Europe, a gardé cette orientation jusqu'à ce jour et qui est mentionnée dans la revue Action et Pensée. On peut y lire sous quels auspices l'Institut fut fondé : son comité d'honneur fut composé entre autre de Adler, Coué, Freud, Janet et Jung.

Dès le départ, Baudouin déploie une remarquable activité: des conférences, données par Alfred Adler, le créateur de la psychologie individuelle, par Emile Coué, La maîtrise de soi-même par l'autosuggestion consciente, par Pierre Janet, Professeur au Collège de France; il organise une série d'exposés sur le thème "la psychologie et l'argent", à la salle de l'Athénée. Il donne régulièrement un cours pratique d'autosuggestion; à l'Institut Rousseau, deux cours sur la psychologie de l'inconscient et sur la psychanalyse de l'art. Le Docteur Henri Brantmay, quant à lui, présente un exposé sur le système nerveux.

Par ailleurs, Baudouin, cela va sans dire, reçoit des patients. Pour introduire cette activité de psychanalyste, précisons deux points; d'une part, le sens du terme psychagogie qui entrait dans le nom de l'Institut, et d'autre part, la psychanalyse particulière pratiquée et défendue par Baudouin.

Tout d'abord la psychagogie : La psychagogie - de psyché, l'âme, et ago, je conduis - est un mot qui désigne l'ensemble des techniques que l'on peut utiliser pour la solution des difficultés ou des conflits psychologiques.

Baudouin a classé ces techniques en fonction de la participation grandissante de l'inconscient.

1- Les éthiques et les méthodes d'éducation de la volonté.
2- Les méthodes suggestives.
3- Les méthodes psychanalytiques.

La psychagogie invite donc l'analyste, quand il le jugera judicieux, de recourir, par exemple, à l'encouragement à développer des qualités morales (courage, fiabilité, loyauté), à la suggestion, à l'hypnose ou à une technique basée sur l'image (rêve éveillé ou Katathymes Bilderleben de Leuner). La psychagogie permet à l'analyste de choisir la ou les méthodes propres à aider le patient, selon sa personnalité et la gravité de sa pathologie.
 
Ensuite, la psychanalyse selon Baudouin :

Baudouin a été analysé par un disciple de Jung, puis par un psychanalyste freudien. Il avait acquis très tôt une large culture psychologique et psychanalytique, car, comme je l'ai dit, il pouvait lire les livres récents dans leur texte original et publier sur eux des articles critiques. Il les examinait du regard d'un philosophe, capable de prendre de la hauteur, soucieux de la continuité des phénomènes et de leur complexité, recherchant davantage leur synthèse que leur opposition - synthèse étant ici compris comme l'union entre (rappelons-nous l'hôtel de l'Union) de différents éléments en un tout cohérent. C'est ainsi que Baudouin constata que chacun des grands fondateurs d'Ecoles offrait un apport utile à la compréhension de la nature humaine. Freud estimait que les névroses étaient dues à des conflits liés à l'amour, au désir de l'objet; Adler estimait que les névroses étaient dues aux conflits liés à la volonté de puissance, à la domination de l'objet; Jung estimait que les névroses étaient dues aux conflits rencontrés dans chacun des âges de la vie, aux troubles dans la relation avec l'inconscient collective. Chacun de ces points de vue, pensait Baudouin, est valable, mais à appliquer en fonction de la problématique de l'individu. Il a concrétisé ses conceptions dans sa psychologie des instances.

Il a formé ses élèves à ce qu'on pourrait appeler une écoute "polyphonique" : attentive à la provenance de la parole de l'analysant. Ce regard supérieur lui a permis d'étudier des domaines très variés, comme ceux de l'enfance, de l'art, des poètes, des rêves, du religieux, de la philosophie.

Philosophie! Baudouin était un philosophe qui savait descendre dans la vie quotidienne - il était capable de payer de sa personne et de défendre en bon pamphlétaire celui qui s'attaquait à ceux qu'il aimait; ainsi fit-il pour Romain Rolland et l'éducateur Célestin Freinet, malmené par Charles Maurras.

Pendant la dernière guerre mondiale, le chef des émissions parlées de Radio Genève demanda à Baudouin de faire des causeries qui soutiendraient le moral des auditeurs dans la tourmente qui s'abattait sur l'Europe. Ces causeries avaient pour titre: Tenir, courage quotidien.

"Courage, est-ce tellement autre chose que sagesse? C'en est plutôt une forme. Le courage était, dans la philosophie antique, une des quatre vertus cardinales du sage. Faut-il dire que c'est une des saisons de la sagesse? la vertu de la saison mauvaise. Et vous m'accorderez que nous sommes entrés, en ces premiers jours de septembre, dans une saison mauvaise du monde, dans un des hivers de l'histoire. Le courage, voilà bien la sagesse qui est de mise en un tel moment. Je dirais volontiers encore qu'il est une sagesse mobilisée, une sagesse casquée. Mais au fait, Minerve ne fut-elle pas toujours casquée ?

La voici qui doit se faire plus casquée, plus armée que jamais. Mais cette métamorphose n'est nullement inouïe, n'est en rien contraire à l'ordre des choses. Vous savez que la vie a, sur notre planète souvent avare, d'étonnantes ressources d'adaptation. Elles sont enracinées plus profond que toute raison; elles sont dans le sûr instinct des animaux, voire les plus rudimentaires, et la plante elle-même se comporte comme si elle avait, au plus secret de ses tissus, la prescience et la prudence qu'il faut. La végétation tout aussi bien que les fourmis, s'arrange chaque année pour ses quartiers d'hiver, et nous n'avons cessé de nous en émerveiller que par l'accoutumance. A chaque recrudescence d'hostilité de la part d'un milieu rude et inhospitalier, la vie répond par une nouvelle métamorphose de défense et d'adaptation. Elle transforme des organes pacifiques, faits pour la locomotion ou pour l'économie, en organes de combat et de protection. Tout se blinde, se hérisse, s'aiguise; la vie rentre, s'il le faut, sous d'épaisses carapaces; mais elle s'obstine. Sans doute en est-il de la vie de l'esprit comme de celle du corps, car la psychologie moderne nous a montré qu'elle obéit aux mêmes lois fonctionnelles, au même principe d'adaptation. Et quand, tout spontanément, nous sentons à notre plume ou à nos lèvres le mot "sagesse" se transformer en celui de "courage", n'assistons-nous pas, en quelque sorte, à une de ces transformations d'organes ?

Il faut tenir. La vie veut tenir, c'est dans sa nature la plus intime, et quand nous voulons tenir nous aussi, nous pouvons être sûrs que nous sommes fidèles à ses lois, et soutenus par elles. L'herbe pousse entre les pavés; un arbre parvient à s'agripper à une roche aride, où l'on a peine à comprendre comment il trouve la terre végétale qu'il lui faut. Certes la vie, en se défendant, sacrifie pour sa défense quelque chose de sa substance; elle ne tire que d'elle-même sa carapace ; elle se tord et se rabougrit; les espèces et les tribus qui s'installent dans les régions polaires diminuent de taille. Sans doute la vie de l'esprit, elle aussi, doit-elle se ramasser et se recroqueviller pour tenir. Sans doute doit-elle y sacrifier quelque chose d'elle-même. Mais à ce prix, elle aura tenu; et c'est l'essentiel, car elle est en droit d'espérer de l'avenir le retour de meilleures saisons où elle pourra de nouveau s'épanouir. Et elle a déjà connu, elle a déjà traversé plus d'une de ces époques glaciaires."

Sur notre monde moderne, Baudouin jetait un regard amusé, sarcastique, fâché, mais toujours révélateur.

1-  "Les deux derniers siècles ont connu le mythe du Progrès. Le nôtre a instauré le mythe du Moderne. L'un a remplacé l'autre.

2- C'est par transitions - presque par escamotage - que le mythe du Progrès s'est mué en celui du Moderne. A tel point que le second s'exprime encore parfois dans le langage du premier, et que le peuple s'y trompe. Mais le ton a changé, les mots ont changé de sens.

3- Essayons de suivre ces transitions : La croyance au Progrès plaçait le mieux dans l'avenir; donc il était bon de courir au-devant de l'avenir; de là le prestige du changement et de la vitesse. La croyance au Progrès voyait dans la science et les techniques qu'elle instaure son plus sûr instrument; de là le prestige de la machine. Puis le but, comme il arrive, fut oublié en cours de route; les moyens devinrent leur propre but. Vitesse et machine sont parmi les principaux éléments du nouveau mythe. Comme la vitesse est un produit de la machine; comme en outre elles sont toutes deux, par excellence, conquêtes modernes, ces trois entités : vitesse, machine, moderne, s'associèrent aussitôt en un seul complexe bien noué."

    "Il y avait une fois une belle petite cité, riche en rues tortueuses et en souvenirs du moyen âge. Elle était réputée notamment pour ses fontaines, qui se dressaient à chacun de ses carrefours, coiffées de hallebardiers en pied, ou d'allégories bariolées, armées de tuyaux rayonnants et ouvragés, qui dispensaient dans toutes les directions de la rose des vents le bienfait d'une eau froide originaire des montagnes. Comme tous les lieux remarquables, la petite cité fut remarquée en effet par le tourisme. On vint la visiter. Ce fut d'abord le chemin de fer, ce furent ensuite les autos qui y amenèrent saison après saison, jour après jour, des visiteurs disparates, éberlués et cacophoniques. Puis on organisa des services d'autocars. Qui soutiendra encore que le progrès mécanique est contraire au culte des belles choses? Vous voyez bien qu'il le sert. Jamais les étrangers n'avaient été si nombreux à venir admirer les fontaines, ou à faire semblant.

L'entreprise grossit et prospéra; le progrès continua de s'en mêler, si bien que l'on construisit des autocars plus longs, plus larges, et d'une capacité plus cossue. Alors il arriva que ces engins eurent de la peine à se mouvoir dans les rues étroites de la vieille ville, et singulièrement à tourner aux carrefours, où les célèbres fontaines avec leurs tuyaux, tenaient vraiment beaucoup de place.

Alors on commença à démolir les fontaines. Les autocars continuèrent le service avec autant de zèle, et les touristes furent charmés. Cette histoire vraie peut servir d'apologue; elle illustre à merveille cette forme particulière de la sottise humaine que l'on peut appeler la sottise moderne. "
 
Et maintenant au tour de la politesse : "A la suite de la guerre de 1914, il régna pendant quelques années, à Paris même, une "muflerie" d'autant plus sensible dans cette capitale de la politesse. On rencontrait alors, dans les salons littéraires, un jeune poète frais émoulu de la province et qui, mi-sérieux, mi-plaisant, parlait de fonder une ligue pour la restauration de la vieille politesse française; et cela semblait si insolite, qu'on l'avait surnommé Diplodocus.

4- Il y a politesse et politesse. Celle que nous entendons, il est clair que c'est elle qu'on nomme "politesse du cœur". Elle consiste à faire les gestes de la bienveillance réelle, tout le respect vrai, dont nous sommes capables. Certes, la politesse tient à faire le geste, là même où le sentiment n'est pas très vif, là même où il fait défaut; aussi se fera-t-elle taxer d'hypocrisie par des butors. Elle n'est pas hypocrite, pas plus hypocrite que Philinte ; elle est simplement sage. Elle connaît cette grande loi psychologique, sur laquelle on ferait bien de méditer, qu'il est plus aisé de commander à nos gestes qu'à nos sentiments, à nos actes qu'à nos pensées. Mais c'est en faisant le geste qu'on appelle, comme par une incantation, le sentiment, et Pascal sait ce qu'il dit, lorsqu'il conseille à l'incroyant de commencer par prendre de l'eau bénite.

Les propagandistes de toute farine savent bien ce qu'ils font quand ils vous amènent à accepter leur insigne, quand ils vous le font épingler : la partie est déjà à moitié gagnée. Les croisés commençaient par "se croiser", par porter sur eux le signe de la croix !

L'action, selon la logique, suit la pensée; selon la psychologie, qui est souvent l'inverse de la logique, l'action précède et appelle la pensée. Aussi n'est-ce pas une mauvaise formule que de commencer délibérément par l'action. L'éducateur aussi le sait bien; il faut commencer par apprendre à l'enfant les gestes et les attitudes; l'âme, peu à peu, s'y coulera et en épousera les formes. Dira-t-on que c'est là de l'hypocrisie ? Il est plus simple de reconnaître, sans en prendre ombrage, que tout s'apprend du dehors, et que le corps emporte l'âme. La politesse, c'est de faire les gestes de la civilisation. Il est bon de commencer par celle-là, si l'on veut obtenir celle-ci. "

Pour conclure, j'aimerais insister sur la capacité que notre Maître avait de faire tenir ensemble, dans sa vie comme dans sa pensée, des éléments opposés mais qui n'étaient pas pour lui contradictoires: science - poésie; individualisme - collectivité; philosophie personnaliste - philosophie pratique; notoriété - modestie; sensibilité - rigueur scientifique.

Il n'y a pas meilleure conclusion que de laisser le mot de la fin à Charles Baudouin : Les dernières pages de son livre qui porte ce beau titre "La force en nous" :

"Essayant de résumer en une formule pleine et simple le résultat de nos réflexions sur la force intérieure, c'est une image qui s'est présentée à notre esprit : celle d'un grand arbre. Trouvaille personnelle? Soyons plus modeste! Il y a bien des siècles, le mot latin robur, qui signifie à l'origine : le chêne, et qui reste dans l'expression "chêne rouvre", a pris secondairement le sens de force, et a donné naissance, par là, à notre mot robuste. Evoquerons-nous le frêne Yggdrasill de la mythologie scandinave, les arbres à l'ombre desquels méditent les sages hindous, et celui duquel le Bouddha reçut l'inspiration de sa doctrine de maîtrise ? Et oublierons-nous que, dans la symbolique chrétienne elle-même, la Croix est souvent désignée comme l'arbre du salut ?

 Il est très naturel que l'arbre se soit dressé devant l'imagination des hommes comme le symbole de la force créatrice, voire de la force spirituelle. Nous avons rencontré plusieurs fois, au cours de notre investigation, l'image du "faisceau bien noué". L'arbre est par excellence un tel faisceau, et vivant. Il est solidement campé, fondé en profondeur ; il rayonne de toutes parts, avec une sorte d'équité, son énergie et ses dons. Et ne possède-t-il pas la "base corporelle" nécessaire à la "vie intérieure" de ses racines, 1"'individualité" exigeante et bien marquée? N'a-t-il pas le centrage impérieux du tronc, la "concentration" de ces cercles concentriques, qu'on lit dans sa structure quand il est abattu? N'a-t-il pas l'harmonieux développement en tous sens jusqu'aux extrêmes et libres ramilles? Enfin, les bienfaits qu'il dispense, du seul fait qu'il est lui-même, ne sont-ils pas proportionnés à son intime puissance, comme cet "ascendant personnel" des hommes supérieurs ?

C'est peut-être l'occasion de le dire : ceux qui gardent le sens des choses ont maintes fois observé avec douleur, avec colère, combien nos contemporains, un peu partout, massacrent les arbres d'un cœur léger. Quelqu'un me demandait un jour à ce propos : "Mais enfin, pourquoi les hommes d'aujourd'hui ont-ils perdu le respect et l'amour des arbres ?" J'ai failli répondre par cette boutade : "C'est peut-être parce qu'il ont perdu tout respect et tout amour !" Mais j'ai voulu être sérieux : la question n'était pas mal posée et méritait réflexion. Alors j'ai répondu : "D'abord, ce doit être parce que les arbres font de l'ombre." Mal m'en a pris : c'est cette réponse, justement, qui a paru être une mauvaise plaisanterie. J'ai dû assurer à mon interlocuteur que j'étais sérieux ; j'ai dû m'expliquer.

J'ai parlé alors de ce fanatisme de grand soleil et de grande lumière que nous avons évoqué en son temps , et où nous avons reconnu le résultat de vulgarisations de bactériologie et d'hygiène mal assimilées, et appliquées sans discernement. Dans ce fanatisme de la lumière, on a fini par détester l'ombre, là même où elle eût été le mieux à sa place et la plus bienfaisante ; on a du moins cessé d'être sensible à son bienfait.

Mais il faut dire plus : car tout est symbole. L'ombre matérielle évoque l'ombre intérieure. Le poète qui se plaît à se perdre dans l'obscurité des bois sait bien qu'il va s'y perdre en lui-même, et que s'il y éveille des dryades et des sylvains, c'est qu'ils sont en lui. Toute forêt, avec ses "vivants piliers" est la "forêt de symboles" dont parle Baudelaire. Rêverie et méditation sont filles de la retraite et de l'ombre. Or l'homme d'aujourd'hui a peur de son ombre intérieure, et il en déteste les emblèmes. N'est-ce pas pour cela qu'il a déclaré la guerre aux arbres?

Mon judicieux interlocuteur a hoché la tête et ne s'est pas montré entièrement satisfait. Il a bien fallu chercher plus avant. Et voici sur quoi nous sommes tombés d'accord :
 
L'arbre est, entre toutes choses, ce symbole excellent de force calme et bien posée. Or l'homme d'aujourd'hui ne possède guère, communément, cette force là ; on dirait qu'il a besoin, pour relever son tonus, des alcools de la violence, comme si c'était là la seule force qu'il comprît. L'arbre est image de stabilité, et nous sommes inquiets, mobiles et agités. Nous avons, entre temps, appris la vitesse ; on ne voit pas trop le parti que nous en avons su tirer ; mais enfin nous sommes possédés du démon du changement, et l'arbre dure. L'arbre est vieux, l'arbre est séculaire, et c'est la surenchère de nouveauté qui a la cote. L'arbre est solidement enraciné dans sa terre nourricière, et Barrès a su dire le premier que l'homme moderne, s'arrachant d'un cœur léger à sa province, est un déraciné, et que d'ailleurs il risque d'en mourir. L'arbre a, par ces mêmes racines, une existence souterraine aussi nombreuse, aussi ramifiée que son existence aérienne ; son pied touche, avait dit La Fontaine, au royaume des morts, et cela n'est pas confortable à songer pour un homme qui refuse de descendre en lui-même et d'approfondir son être jusqu'à la rencontre du mystère. Décidément, l'homme moyen d'aujourd'hui a peu d'affinités avec cet être beau, fort et sage qu'est un arbre ; on comprend qu'il n'aime pas en entendre l'harmonieuse leçon, le bruissement doux et grave.

L'homme acquerra-t-il un jour, dans le monde de la vitesse et du changement, un nouveau style de vie digne de ce nom, un nouvel équilibre?

Nous n'en sommes pas là. Et il faut nous ressouvenir de l'avertissement du Dr Carrel : il n'est pas du tout certain que l'être humain puisse s'adapter au milieu artificiel qu'il s'est lui-même construit. En attendant, c'est un être qui a besoin de ses racines, et qui souffre bel et bien de se sentir déraciné. L'arbre, ce patriarche, est un témoin gênant, et comme un muet reproche. Il est plus simple de l'abattre. C'est plus simple : mais il serait peut-être mieux d'écouter cet ancêtre."
 
Richard BEVAND, octobre 1998
 
NB: Les notes ne sont pas reprises dans la version publiée ici. Le lecteur les trouvera sur la version pdf en suivant le lien: SdT-RB
 
Bibliographie

BAUDOUIN, C. - La Force en nous, 1944, Edit. du Mont-Blanc, Genève, 5e édit., (Coll. Action et Pensée).
BAUDOUIN, C. - Le mythe du Moderne, 1946, Edit. du Mont-Blanc, Genève, (Coll. Action et Pensée).
BAUDOUIN, C. - Tenir - Courage quotidien, 1942, Delachaux et Niestlé
éd., Neuchâtel et Paris.
BOVET, P. - 20 ans de vie. L'Institut J.J. Rousseau de 1912 à 1932, 1932,
Delachaux et Niestlé éd., Neuchâtel et Paris.
CUVELIER, A. - Hypnose et Suggestion, 1987, Presses Universitaires de
Nancy éd., Nancy.

 

 
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